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lundi, 08 juin 2009

NOUVELLE INTERVIEW DU SINGE EN HIVER


LES DEUX AMOURS DES FRANÇAIS :
LA TABLE ET LE LIT




Par Ricardo Uztarroz (*)


Dans des temps pas si lointains quand on leur reprochait d’exercer un « exécrable » métier parce qu’il consistait, et consiste toujours, à ne narrer avant tout que de mauvaises nouvelles, les journalistes anglais répliquaient en disant : « Un chien qui mord un homme, fût-il banquier, ce n’est pas une nouvelle ; mais, quand un banquier fou de rage mord le chien d’un de ses clients parce que le découvert de celui-ci ne cesse de croître, ça c’est une vraie information. » Tout est dit : il n’y a pas d’actualité heureuse.
L’essence du journalisme est de raconter ce qui ne va pas : un train qui déraille, un avion qui s’écrase, un bateau qui sombre, une entreprise longtemps prospère qui fait faillite. Pour ne s’en tenir qu’au train, quand tout est normal, pour savoir à quelle heure est arrivé l’un d’eux, il suffit de se reporter à la table des horaires. Imaginez un instant qu’un journal du soir respectable et de référence qui titrerait sur cinq colonnes à la une : L’express Limoges-Paris attendu à 14h34 à Austerlitz est bien arrivé à 14h34 !
En revanche, si ce train est en retard, tous ceux qui attendent sur le quai, qui une tante dont on convoite l’héritage, qui un neveu qui vient faire ses études de Commerce à Paris, qui un vieil ami de lycée qu’on n’a pas vu depuis au moins trente ans, veulent connaître la raison sur le champ de ce manque de ponctualité. Ils s’improvisent alors en journaliste d’occasion et interpellent le premier employé de la SNCF qui passe à leur portée. « Il vient quand le train ? Ca fait déjà trois quarts d’heure qu’il devrait être là ? C’est dû à quoi qu’il ne soit pas encore arrivé ? »
Nous-mêmes de quoi parlons-nous entre amis ? Des malheurs plus que des heurs des uns et des autres : « Tu sais, Machin, on vient de lui découvrir une tumeur… Ben ça alors… il était la santé même, régime, sport… Truc, sa boite, ça ne va pas fort…Elle risque de mettre la clé sous la porte… Ca alors, à son âge, pour se recaser, ça va être duraille… en plus, il est un peu psychorigide, ça ne lui facilitera rien… »


EN PLUS, LES PLUS MINCES

« Et pourtant, et pourtant »[1], il arrive aux journaux de donner de bonnes nouvelles mais le plus souvent elles passent inaperçues. Ce fut en particulier le cas durant le mois de mai. Tous rapportèrent, sans exception, et en gros titres, que les Français avaient « deux amours »[2]: la table et le lit. La nouvelle n’a suscité aucun commentaire, ou presque, et pourtant… C’est dommage parce qu’elle fait chaud au cœur et prouve que la mondialisation ne balaie pas tout sur son passage. Il y a des tribus qui résistent et parmi elles les Français ne sont pas en reste.
Ils viennent d’être déclarés champions du monde du sommeil et de la bouffe et pas par n’importe qui… par, excusez du peu, la très sérieuse et respectable Organisation de coopération de développement économiques (OCDE) et, paradoxalement, selon une autre étude, les Français sont les plus minces de l’Europe, surtout les femmes. A l’étranger, et plus particulièrement aux Etats-Unis où l’obésité fait des ravages, on ne comprend pas cette singularité morphologique vu qu’on n’a pas dans l’hexagone la fourchette ou le verre particulièrement chômeurs.
« Bon d’accord, on se voit mardi et on se fait une petite bouffe au bistrot du coin… Oui, chez Paulette… C’est le jour de la daube et elle a depuis une semaine un petit cahors de derrière les fagots… Je l’ai goûté hier…» Combien de fois n’avons-nous pas tenu analogue dialogue ?
Ou encore, rencontrant par hasard un ami pas vu depuis un lustre place de Clichy, spontanément nous lui lançons : « Ben, ça c’est une surprise… Viens, je te paie un coup au Cyrano
[3]… Il a un petit blanc néo-zélandais en promo formidable et tu me racontes ce que tu deviens… T’es toujours avec la même femme ?… Catherine, oui la prof… Ah, c’est la preuve que tu vieillis, plus de cinq ans avec la même… Sacré Didier… Qui l’aurait cru…Qu’est-ce que tu en penses de ce blanc… Pas dégueu… Tu nous remets ça, tavernier… »
Par-dessus tout ce qui intrigue l’étranger, c’est la sveltesse de la Française, son aptitude à garder la ligne au point qu’aux Etats-Unis les magazines de mode les plus prestigieux comme Vogue parlent de véritable énigme. Cette énigme, ils l’appellent « le mystère de la Française », un vrai titre de roman populaire à la Eugène Sue.
Nous, nous avons une explication, une explication évidente qui dispense d’études scientifiques inutiles mais qui repose sur une observation attentive : tout comme nous, nos compagnes ne rechignent pas à s’envoyer un canon de rouge ou de blanc derrière le soutien-gorge pour accompagner leur camembert quand elles ont un petit creux.

Donc, pour en revenir concrètement à ces deux passions françaises, lit et bouffe, d’après une étude de l’OCDE portant sur 18 des 30 pays membres, le Français est celui qui dort le plus, 8h50 par jour, soit 530 minutes par nuit. Il est suivi de peu par les Américains (c’est une surprise ; on les croyait moins enclins à se prélasser sous la couette) et par les Espagnols ; normal, la tradition de la sieste y est encore très vivace outre-Pyrénées et on leur souhaite pour longtemps, surtout si elle est un peu « crapuleuse. »


INCONFORTABLES FUTONS

Ceux qui dorment le moins, ce sont les Japonais, puis bons derniers, leurs voisins coréens qui ne s’adonnent au sommeil que 470 minutes, soit 7h50 par nuit, une heure de moins que le Français, convient-il de souligner pour ceux qui ne l’auraient pas remarqué, une heure essentielle. Essentielle, bien sûr, vous l’aurez déduit pour quoi, cher lecteur, chère lectrice.
La faible propension de ces deux peuples asiatiques au sommeil peut se comprendre. Qui a expérimenté une nuit l’inconfort de leurs futons, pour les premiers, ou leurs nattes pour les seconds sait de quoi il en retourne. On dort pratiquement à même le sol. Les courbatures sont garanties d’office au pauvre Occidental. Rien ne remplace un bon matelas. N’y voir aucun ethnocentrisme dans cette remarque. C’est un simple constat.
On est étonné de trouver les Italiens en 13ème position se situant à un poil près en dessous de la barre des 500 minutes quotidiennes du repos du juste. Comme quoi certains clichés ne correspondent pas à la réalité. Incroyable, ils sont devancés dans la «volupté de la paresse » par les Mexicains, les Anglais, les Belges, les Finlandais, les Polonais, les Canadiens, les Australiens, les Turcs, et par les inattendus Néo-Zélandais qui talonnent les Espagnols.
Quant au temps passé à table, toujours selon la même enquête, le Français bat tous les records et il ne semble pas prêt d’être un jour battu. Deux heures et quart de sa journée sont dédiées à l’art de s’alimenter. On trouve juste derrière la surprenante Nouvelle-Zélande, puis, en troisième position, le Japon où on passe exactement deux heures par jour à manier les baguettes, ce qui se comprend aisément étant donné la qualité de leur gastronomie, une des meilleurs du monde, preuve irréfutable et nécessaire que le Japonais ne pense pas qu’au boulot.
Les trois dernières positions sont occupées par le Mexique (65 mn), le Canada (70 mn) et les Etats-Unis (75 mn). Ainsi, ces trois pays forment un gigantesque bloc géographique nord-américain où manger n’est pas une activité ludique et jouissive mais fonctionnelle : on mange pour se nourrir, point.
Enfin, les Norvégiens sont ceux qui sacrifient le plus clair de leur temps aux loisirs. Logique vu ce qu’est leur cuisine… Chut, pas de médisances inutiles !
Se pose néanmoins à ce propos une question de méthode : est-ce que le temps passé à table, à déguster quelques mets délectables accompagnés de quelques bons gorgeons qu’on se jette derrière la cravate tout en devisant sur tout et n’importe quoi, n’est-ce pas une forme de loisir ? La meilleure qui soit ? Tout comme les heures passées en compagnie de Morphée? Nous ne prendrons pas partie publiquement à ce sujet mais notre opinion est faite, et bien faite.
C’est comme, quand à peine éveillé ou avant de s’assoupir, ou mieux en plein après-midi après un copieux repas, on cède à la tentation d’une partie de jambes en l’air : est-ce que ça répond seulement à une nécessité physiologique animale ou est-ce une forme de loisir bien agréable qui contribue à l’élévation de l’esprit au même titre que la bonne bouffe ? D’ailleurs ces deux activités ne vont-elles pas souvent de pair, boustifaille et baisouille ? Tournons vite à ce propos la page, des enfants pourraient la lire par inadvertance. Bon, nous nous égarons
[4].


CONFIRMATION

Pour se résumer, les Français dédient 11h05 sur une journée qui compte que 24 heures faut-il le rappeler, à roupiller et à ripailler. Voilà qui est rassurant ! Par ailleurs, la place qu’occupe la Nouvelle-Zélande dans ce classement est surprenante. Bien que géographiquement aux antipodes de la France, bien qu’il soit culturellement un duplicata de l’Angleterre, ce pays a un style de vie qui en fait un cousin du notre. On y prend le temps de dormir et de manger. Bravo les All Blacks ! Donc Rendez-vous sur un terrain de rugby pour nous départager lors… de l’incontournable troisième mi-temps.
La minceur des Français est confirmée par le très sérieux et incontestable Institut national des études démographiques (INED) dans une étude intitulée « Surpoids, normes et jugements en matière de poids : comparaisons européennes. » Pareil titre, ça impose ; on n’est pas dans la rigolade.
Cette étude dit que la moyenne européenne de l’indice de masse corporelle (le poids divisé par le carré de la taille en mètre – vous suivez ?...) est chez les femmes de 24,5 et les chez les hommes de 25,5. Or, en France, dans le même ordre, il est de 23,2 et de 24,6. En Grande Bretagne, où le problème de l’obésité commence à prendre une tournure américaine, il est 26,2 chez les femmes et 26 chez les hommes. Ainsi, outre-Manche, les femelles sont désormais plus corpulentes que les mâles. Décidément, l’insularité est une réalité qui conduit à ne rien faire comme les autres, par exemple à jouer à ce jeu incompréhensible qu’est le cricket.
Autrefois, dans nos campagnes, on disait : un malheur ne vient jamais seul. Aujourd’hui, dans nos sociétés urbaines, on peut dire qu’une bonne nouvelle ne reste jamais seule. En ce début juin, on a appris que la chute de la consommation des antibiotiques – dont les Français étaient ceux qui en ingurgitaient le plus au monde - a chuté de 25% depuis 2000, un record mondial inégalé. La France est désormais citée, dans les milieux médicaux, en exemple à la suite de cette reculade pharmaceutique qui semblait impossible, ce qui confirme qu’impossible, comme le prétendait un douteux dicton, n’est pas français.

Ce tableau réjouissant a une ombre : la consommation des fruits a légèrement progressé mais pas suffisamment pour satisfaire aux souhaits des diététiciens, malgré la chute impressionnante de leurs prix cette année selon les mercuriales publiées par les journaux, et celle des légumes stagne.
Il est vrai qu’un poireau bouilli à la maison fait triste figure face à un même poireau bouilli par un grand chef, comme Alain Passard
[5][i]. Il y a un tour de main qui fait toute la différence et cette différence n’incite pas à faire bouillir des légumes à la maison. Et puis, la coutume de manger des soupes et des potages s’est perdue. Il faut la réhabiliter !... Sacre Dieu ! Il y avait aussi la coutume qui accompagnait la soupe, celle de faire chabrot ou aussi dit chabrol. On mangeait les légumes et dans le bouillon qui restait on versait une grande rasade de rouge, des fois un peu excessive, mais que diable après une dure journée de labeur au champ. C’était excellent !
Bon, en conclusion, ces données statistiques confirment que la France reste encore le pays d’Alexandre le Bienheureux, film
[6]dans lequel Philippe Noiret disait à son chien : « Faut prendre le temps de prendre son temps. »


* Journaliste-écrivain. N’y voire dans l’explication de l’essence du journalisme aucune justification corporatiste ; bien que, bien que, si on gratte un peu…

[1] Chanson de Charles Aznavour, 1963. Il la chanta dans le film de Michel Boisrond « Cherchez l’idole », un pur et authentique nanard franchouillard dans lequel défilaient toutes les grandes vedettes de l’époque, et dont l’acteur principal était Franck Fernandel, le fils du grand Fernandel, qui fit une éphémère carrière au cinéma et dans la chanson, comme quoi tel père tel fils n’est pas toujours vrai.
[2] Allusion à « J’ai deux amours » (mon pays et Paris), 1930, chanson chantée par Joséphine Baker, paroles de Géo Koger, musique de Vincent Scotto.
[3] Sympathique bistrot tenu par deux frères, tout aussi sympathiques que leur établissement qui jouxte le théâtre l’Européen, juste à l’entrée de la rue Biot en venant de la place de Clichy. Il vaut qu’on y fasse escale.
[4]Rassurez-vous, ces considérations philosophiques de haute volée feront l’objet d’un ouvrage «L’astre et le fainéant » de Jean-Fol Sintré, amant éconduit de Syphonée de l’Abreuvoir, à paraître prochainement aux éditions Le secoué du local. Toute coïncidence avec un couple d’écrivains existant et ayant existé ne serait pas fortuite.
[5]. Restaurant l’Arpège, 84 rue de Varenne, 75007, Paris

6 D’Yves Robert, 1967



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