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mardi, 14 février 2012

CARNET DE VOYAGE

LES DEUX SINGES ONT MANGE DU KANGOUROU


Par Claude Gilois et Ricardo Uztarroz

 

       Nous, nous sommes de parole. On vous avait dit dans notre envoi depuis l’Australie, où nous sommes pour visiter ses vignobles, que nous vous dirions ce qu’il nous était advenu avec les kangourous. Eh, bien, on va vous le dire maintenant, enfin pas tout de suite, un peu plus loin. Il faut savoir ménager le suspense. Par le titre, vous savez déjà qu’on en a mangé. Et vous ajoutez, parodiant Audiard, les Deux singes en hiver ont toutes les audaces, c’est même à ça qu’on les reconnaît.

       Le plus important dans l’affaire n’est pas d’en avoir ingurgité, mais les circonstances qui nous ont conduits à commettre cet acte de déglutition qui, pour d’aucuns, frise l’anthropophagie, tant le kangourou a de points communs avec l’humain. Le principal d’entre eux, c’est que, comme ce dernier, il se tient debout sur deux membres arrières et ses deux membres supérieurs, à cause de cela (on a lu des trucs à ce sujet), sont atrophiés comparés aux postérieurs.

Notre ami le kangourou.jpg


       Tous les quadrupèdes ont plus ou moins les quatre membres à peu près équilibrés. Oui, si on vous le dit… Vous avez vu un cheval de course ou de trait ? Il n’a pas des pattes avant riquiqui comme le kangourou ou nous.

       Avant de vous faire cette révélation sur les circonstances qui nous ont amenées à ingérer de la chair de kangourou, faut qu’on vous dise où on se trouve ce dimanche premier du mois de février, quinze jours après notre départ en expédition. On est à Melbourne, l’interlope, à la fois fille du vieux monde et du nouveau monde, un mélange d’Edimbourg, de New York et de Buenos Aires, la plus british des capitales sud-américaines. On vous avait laissés, chers lecteurs – il paraît que vous êtes une dizaine en comptant nos femmes, nos cousins et cousines, et nos amis indulgents – quand nous étions à Perth. Là nous avons pris un zinc qui nous a catapulté à Adélaïde en 2h50. Catapulter ? Encore une exagération de notre part. On aurait bien aimé qu’il nous catapulte, cet aéronef : il nous aurait épargné ainsi un calvaire, le calvaire de notre vie.

          Est-ce qu’il vous est arrivé, une fois, une seule fois dans votre vie, d’avoir à supporter un enfant qui chiale sans trêve pendant près de 3 heures ? C’est ce qui nous est arrivé durant ce putain de vol. Juste sur la rangée de sièges devant la nôtre, il y avait un jeune couple (forcément pour avoir un enfant en bas âge) qui avait une gamine de pas 2 ans encore qui, bordel de bordel, a pleuré toutes les larmes de sa vie future, sans interruption.

          Le papa et la maman ne faisaient rien, les autres passagers, autistes avec leurs écouteurs, ne disaient rien, les hôtesses s’en tapaient (c’était au moins la 3° fois qu’elles faisaient l’aller et retour Perth-Adelaïde dans la journée, alors les mômes qui pleurent et qui font chier, elles s’en balancent forcément). Il n’y avait que nous deux sur le point de craquer, complètement à bout, tout près à commettre un acte de piratage, à contraindre les pilotes à se poser dans le bush, n’importe où (vu du hublot, il y avait de l’espace à profusion), et à foutre la chialeuse et ses géniteurs dehors : out and no back (ici il y a une astuce faisant référence au mythique Outback australien, en français cambrousse – prière de se reporter à un atlas pour ceux qui ne pigent pas).

         L’aéronef ne nous avait pas seulement transférés d’une ville à une autre. Il nous avait fait franchir trois fuseaux horaires. Conclusion, nous avons débarqué à Adélaïde à 21h, après le couvre-feu officieux, «spontané et sociétal », comme aurait pu le dire Edgar Morin. La vie nocturne en Australie est un songe. Tiens, exemple, juste en face de notre hôtel à Melbourne, au même étage que nos chambres, ce samedi soir, au moment où nous avons entamé la rédaction de cette chronique, il y avait dans un appartement une fête, avec de belles nanas à ce qu’on a pu zieuter. Elle avait commencé sur le coup de 7 heures du soir. Nous sommes partis nous tapé la cloche dans un restau de première. Nous étions de retour à minuit. La fête en face était finie… Vrai de vrai, juré !

         

                          PARRAIN VERSION 3

 

            Donc à Adélaïde, à l’heure de notre nocturne heure d’arrivée, nous avons eu toutes les peines du monde pour nous sustenter. Comme nous sommes un peu débrouillards, nous avons trouvé le seul établissement qui accepte de nourrir les pauvres ères noctambules, errant dans la nuit d’une cité lointaine et inconnue. C’était un rade italien ; comme de bien entendu, il s’appelait La Trattoria. C’est sans doute une institution de la ville, vu qu’il y a  un mur couvert de photos de tous les artistes locaux, et surtout italo-américains qui ont été de passage, avec le patron, et du feu Ayrton Senna, l’as du volant brésilien, d’origine transalpine.


         A une table voisine de la nôtre, il y avait un groupe de quinquagénaires italiens qui marmonnaient entre eux. C’est tout juste s’ils ne mettaient pas la main devant leur bouche de manière à qu’on ne puisse pas lire sur leurs lèvres ce qu’ils se confiaient. Le décor était digne d’une cantine italo dans un film de Coppola. On se serait cru dans sa dernière version du Parrain, la 3°.

        D’Adelaïde, après avoir expédié une excursion sur le bord de mer, distant de plus de 10 bornes du centre – le cœur de la ville n’est pas sur le littoral comme les enfoirées de cartes destinées aux touristes le suggèrent – on a filé au volant d’une belle tire noire de location dans la McLaren vallée, à une heure au sud-est, pour assister le 2 février à un événement rare : le centenaire du prestigieux domaine d’Arenberg auquel on nous avait invités, un domaine hors-norme, géré par deux hommes, le père et le fils, d’Arry et Chester Osborne, deux causeurs truculents et intarissables. Pas la peine de boire leurs vins pour être ivre, il suffit de les écouter. Le moindre détail devient une épopée digne de la Chanson de Roland.

Les Osborn, père fils, racontant leur vie aux 200 convives.jpg


        La journée avait commencé en fin de matinée par une visite du domaine, s’est poursuivie l’après-midi par une dégustation marathon de tous leurs vins, en dégustation verticale et horizontale, assise, couchée… Même les plus aguerris testeurs de crus cannaient… Et vas-y que je glougloute et que je crache… Plus de 4h, elle a duré, et 60 vins ont été soumis au verdict de près d’une cinquantaine de palais. A 19 heures (on vous a déjà dit que l’Australien n’aime pas la nuit), on a eu droit à un repas de gala sous une tente auquel participaient plus de 200 convives, parmi lesquels quelques plumes de la critique œnologique (nous, on s’inclut pas dans cette aristocratique caste).


        Comme l’Australien n’aime pas la nuit (on se répète, certes, mais en pédagogie faut toujours répéter), les premiers bus ramenant ceux qui s’étaient gentiment bâfrer de mets (moyens) et de quelques grands et exceptionnels vins ont commencé à entrer en action, en clair à les ramener à leurs hôtels. Une troisième mi-temps était prévue pour quelques heureux élus, dont nous, dans la maison de Chester, une cahute délirante, architecture ultra-moderne, en arc de cercle, toute en verre, dominant la vallée, sur deux niveaux,  avec de hauts arbres et jardins intérieurs, de la nature en conserve en somme, un château futuriste pour un seigneur des temps à venir.

 


       La maison était ouverte à tout vent ce qui nous a permis de jouer les curieux ébahis. Sa chambre, notamment, est dotée d’une grande baie vitrée, arrondie, si bien qu’on a l’impression d’être dehors. Alors, pour pouvoir dormir, il a installé son lit au centre et l’a entouré d’un rideau circulaire noir tombant du haut plafond qu’on tire pour faire l’obscurité. Bref, on peut dire que son lit est situé dans une sorte de tente intérieure. En revanche, les chiottes sont dans un coin sans qu’aucune cloison qui vous garantisse l’intimité nécessaire pour y réaliser ce que l’on commet dans cet endroit. Chier en catimini et à l’abri des regards est ancré dans notre culture européenne, à la différence des Chinois qui, il y avait encore peu, utilisaient des chiottes collectives ce qui en faisait un lieu de vie sociale.

     

                                          FURTIF ET FURETEUR

 

 

        Nous avons pu jeter aussi un coup d’œil, furtif et fureteur, sur la garde-robe de Chester (pourquoi on appelle cet endroit comme ça et non pas garde-fringues puisqu’on n’y garde pas que des robes). Elle est longue comme un couloir sans fond. C’est un musée de la chemise à fleurs à hawaïenne, toutes suspendues à des porte-manteaux (pourquoi porte-manteaux alors qu’ils servent principalement à autre chose qu’à accrocher des manteaux). Chester ne porte que ça, des chemises à fleurs ; c’est son signe distinctif…

        Délirante et démesurée cette baraque… qu’on s’est dit, nous pauvres Hexagonaux rompus à l’espace compté.

       A 2h, on était cependant dans nos lits parce que lendemain on prenait la route, toujours avec notre pimpante caisse noire, la direction de la Clare Valle, surnommée l’Allée du Riesling, à un peu moins de 150 km au nord d’Adélaïde. De là, nous avons repris la route vers le sud pour rejoindre la vallée de la Barossa, à environ 70km, la plus ancienne, la plus typique, région vinicole du pays, créée au milieu du XIX° par des Luthériens allemands de Silésie fuyant les persécutions dont ils étaient victimes. Nous y avons rencontré un personnage de la viticulture australienne exceptionnel, Robert, dit Rocky, O’Callaghan, de vieille souche irlandaise, un véritable Robin des bois de la vigne, un pur résistant aux travers de la modernité. Pour les uns, il a 50 ans de retard, pour les autres d’avance. Pour nous, il semble bien être le futur de la viticulture australienne, à savoir se ressourcer aux fondamentaux (pour jargonner comme des technocrates) de celle-ci.

Rocky O'Callaghan expliquant sa conception du vin à un des Deux singes.jpg


       Puis, après plus de 4 heures au volant de notre flamboyante bagnole noire à faire hurler les fillettes qui nous voit passer, nous sommes allés à Coonawarra à la rencontre de sa Terra rossa (terre rouge) qu’adore le cabernet sauvignon. Cette région, localisée entre Adélaïde et Melbourne, mériterait qu’on la surnomme l’Avenue du Cabernet sauvignon. Le vignoble s’étale sur 32 km le long de la route nationale A66 (rien à voir avec la mythique route yankee) et sur une profondeur de 2 km environ. Ah !… chers lecteurs, vous vous dites qu’enfin les Deux singes vont parler de vin… Oui, on le fera bientôt, un peu de patience que diable. En attendant, reportez-vous sur le site de La revue des vins de France où nous y tenons une rubrique tri-hebdomadaire.

        En revanche, maintenant pour en finir avec votre lancinante requête qui nous pompe l’air (« Et les kangourous, on veut savoir, gnan gnan et re ?), on va tout vous dire sur les circonstances qui nous ont conduits à en manger.

      

                                          UN ANIMAL AU REGARD CANDIDE ET SI TENDRE

 

       D’abord, il y a eu, comme on vous l’a dit, ces panneaux routiers qui vous mettent en garde contre le surgissement éventuel de l’un d’eux devant votre véhicule. Cela survient exclusivement la nuit, dit-on. Nous, comme nous sommes complètement pafs dès que le jour disparaît ; dès lors, on ne conduit jamais une fois que  le soleil a glissé derrière le couchant. Donc, on s’est mis spontanément et tout naturellement à l’abri de cet avatar qui ne peut qu’être culpabilisant tellement le kangourou est touchant avec son regard candide, et si tendre. Ainsi, nous l’avouons volontiers, on n’a pas tué de Kangourou, pour l’instant, et que Dieu nous en garde même si notre croyance en lui n’est pas très fiable, on peut dire plus : inexistante.

       Dans son livre un peu loufoque mais aussi très réaliste sur l’Australie, Piège nuptial, l’auteur à succès amerloque, Douglas Kennedy (rien à voir avec les John, Bob ou Ed homonymes de la politique d’outre-Atlantique, aujourd’hui dans l’autre monde, si n’est une ascendance irlandaise), raconte sa collision avec un de ces animaux bondissants. Pour nous l’anecdote n’était que le fruit d’une imagination un peu trop déjantée. « Soudain, écrit-il, il y eu un grand bruit mou, un choc qui m’a projeté contre le volant. L’avant de véhicule avait percuté une masse… » Pour savoir la suite, lisez-le. Il est en poche chez Pocket… C’est pas mal.

Sans commentaires.jpg


       Quant à nous, le jour où on s’apprêtait à quitter la Margaret river pour gagner la Frankland River (ceux qui n’ont pas suivi et se prennent les méninges dans les diverses Rivers qu’ils se reportent aux précédentes chroniques), après avoir tenu à piquer une tête dans l’Océan indien (il nous arrive de nous adonner au sport – en général c’est plutôt devant la télé), on file sur une petite route à vive allure. Tout à coup, un obstacle sur le bord de la chaussée, nous oblige à faire un écart. On freine, on descend, un corps inerte d’animal gît à quelques mètres de nous. C’est celui d’un pauvre et jeune kangourou mâle. Il avait été occis sans doute à l’aube par un engin roulant appelé véhicule à moteur à explosion. Le tueur n’avait pas daigné le mettre sur le bas côté, seulement pour éviter que d’autres véhicules lui roulent dessus, et les autorités ne semblaient pas empressées d’enlever sa dépouille mortelle…

       D’accord, tu nous dis lecteur, ça va, nous, on veut savoir quand vous en avez mangé. Voici, les circonstances qui ont présidé à cet acte presque de cannibalisme. Quelques jours plus tard, un samedi soir, dans la petite ville de Tanunda, le cœur de la vallée de la Barossa, il y avait qu’un seul restaurant vraiment digne de ce nom, le 1918. Il avait juste une table encore de libre à 20 h, heure à laquelle il prenait les dernières commandes. A 20 h, on était assis à notre table que nous avions réservée. Une charmante serveuse, blonde aux yeux bleus (il y en a plein en Australie des blondes aux yeux clairs), nous porte le menu.

       On le parcourt et qu’est-ce qu’on voit : filet de kangourou. Nous en avons commandé chacun le sein. Voilà comment nous avons mangé du kangourou : c’est tout simplement au menu des restaurants. On vous a bien eu. Vous nous aviez déjà imaginés habillés en broussard, parcourant le bush avec un fusil dans la main, évitant de poser le pied sur un des reptiles les plus venimeux de la planète qui pullulent ici, sirotant une eau putride mélangée avec du gin bon marché, traquant le kangourou, en en tuant un par le plus fortuit des coups de fusil tiré à notre insu, le faisant griller à la broche sur notre brasier de campagne, à la lueur des étoiles… Franchement, vous nous voyez en chasseurs de kangourous lorsqu’il suffit d’aller dans un restaurant pour en manger. A part ça, le filet était bon, délicieux, oui vraiment, de la bonne viande. On remettra ça à la première occasion.     

 Le kangourou dans l'assiette.jpg     

  

                 

Commentaires

Salut les amoureux du vin, on se marre bien en lisant vos carnets de voyage. ON a l'impression de vous accompagner en lisant. Vous nous faites voyager avec vous. Moi particulièrement je ne suis jamais sorti de mon pays mais là j'ai vécu des scènes en Australie. J'espère qu'il ne finira pas de sitôt. A très bientôt.

Écrit par : Kouendawouo Anne Marie | mercredi, 15 février 2012

Bonjour les deux singes !
Une baignade de vous deux aurait mérité une image.
Ce blog est génial ! Accompagné d'une traduction viscérale d'un décor de cinéma, pour ce raid, donnant envie de venir visiter avec dégustationS et diners gourmands ce continent Australien superbe que je découvre grace à vous deux qui empruntez une trajectoire oenologico-raid, hors des sentiers battus, avec humour et gouts uniques dans une approche crescendo pas simple mais superbe à lire longtemps ...
Cordialement votre
Alphonse

Écrit par : Alphonse | samedi, 18 février 2012

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