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lundi, 06 mai 2013

RECHAUFFEMENT CLIMATIQUE ET VITICULTURE

CHANGEMENT CLIMATIQUE : UNE ETUDE DE SON IMPACT RELEVE UN FUTUR PLUTOT  SOMBRE POUR  LA VITICULTURE MONDIALE


Claude Gilois

C’est ce qu’affirment des scientifiques dans un article paru dans la prestigieuse revue ‘Proceeding of the National Academy of Sciences’ en début 2013 (Ia).

C’est Jane Anson du magazine anglais  Decanter qui a été la première à commenter cet article  et les commentaires de Michel   Chapourier de la maison éponyme, sont aussi publiés dans  la même revue. L’article aurait mérité des commentaires sur le fond car il existe peu d’articles sur  les effets du changement climatique sur la viticulture mondiale.  Le changement climatique est un sujet particulièrement sensible et ces dernières années on a entendu tout et son contraire et on a vu des scientifiques de renom (pour la plupart de disciplines autres que la climatologie) contester l’existence même d’un effet anthropique sur le climat jusqu’à traiter les rapports du GIEC de science de pacotille ou de science pourrie (junk science).

Les températures et la disponibilité en eau  sont deux des éléments constitutifs  d’un terroir adapté à la culture de la vigne  et l’impact d'un changement de ces variables aura des conséquences importantes sur la viticulture de régions majeures, en particulier en Europe, si l’on en croit les auteurs de cette publication.

Avant d’évaluer  un article sur ce sujet il est utile de savoir qui publie et dans quel journal.

Cet article a été publié dans  la deuxième revue scientifique la plus lue au monde et dont l’existence remonte à 1915. Toute publication  est soumise à un comité de lecture composé de pairs (peer-reviewed article).

Les auteurs sont issus  d’une disciple que l’on appelle les 'Sciences de la Vie' et ne viennent pas des rangs des spécialistes universitaires de la viticulture et le vin. L’étude porte principalement sur les empreintes écologiques qui résulteraient du transfert des zones viticoles existantes vers des régions plus adaptées suite au   réchauffement  climatique. Les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts.

 

Ils ont utilisé  17 programmes de modélisation  conçus par les spécialistes du climat  pour évaluer l’impact sur les principales régions viticoles du monde.  Ils ont travaillé sur deux des quatre scenarii [1] proposés par le GIEC [2]. Le scénario intermédiaire (aussi appelle RCP 4.5) qui évalue la concentration des principaux gaz à effet de serre (exprimée en concentration de CO2) à 530 ppm en 2050 [3] ) et le scénario le plus pessimiste (RCP 8.5) qui indique que le taux de CO2  seraient de 630 ppm en 2050. Aujourd'hui nos atteignons la barrière des 400 ppm et nous sommes au delà du scénario le plus pessimiste. Ce sont les plus importantes concentrations en C02 depuis le Pliocène il y a 3.5-5 million d'années.

Ils en ont conclu que les superficies  adaptées à la culture de la vigne seraient réduites de 19 à 62% avec le scénario intermédiaire et de 25% à 73% avec le scénario le plus pessimiste.

Concentration CO2 over time-final.JPG

 

les différents scénari du GIEC 

 

 

augmentation des temperature.jpg

 

co2-temperature-fig04.gif

Deux graphes qui montrent l'acroissement des températures et la relation entre  la concentration de C02 et la température

On sait que la culture de la vigne est limitée à des zones de températures bien  précises, qui certes diffèrent pour chaque cépage mais dont les écarts entre la température minimum et maximum se  limitent  à 2 o C  ou 3 o C    pour la grande majorité des cépages. C’est l’ Australien  Galdstone[ib] qui  fin des années soixante   a été premier à utiliser, en autres,   cette limite de variabilité pour identifier la Margaret  River comme une zone viticole adaptée à la culture de la vigne et en  particulier  au cabernet sauvignon mais c’est Jones et al[ii] qui en 2005 ont permis d’identifier précisément les limites de variabilité pour 21 des principaux cépages utilisés dans le monde.

 

climat maturité.jpg

Edifiant..!!

Les régions les plus touchées par un réchauffement climatique au dessus de 2 o C seraient le Bordelais, le Rhône, L’Italie et une grande partie de l ’Espagne et les conditions climatiques adaptées à la culture de la vigne se déplaceraient d’une manière prévisible  vers le nord de l’Europe. Les simulations des modèles prévoient le même déplacement vers le nord  de la viticulture aux  Etat-Unis  et un déplacement vers l’est en Australie. L’Afrique du Sud verrait plus de la moitié de son vignoble disparaître sans possibilités de déplacer les zones viticoles vers le sud (la viticulture étant concentrée uniquement dans la partie sud du pays). La Nouvelle Zélande serait la grande gagnante de cette redistribution de la donne viticole et la viticulture y serait possible  partout sur les deux îles, repoussant  les limites de la culture de la vigne au sud de  la région de la Central Otago qui est la plus Sudiste des régions viticoles  de l’hémisphère sud. 15 des 17 logiciels de modélisation climatique étaient en concordance parfaite  mais 2 des modèles avaient des résultats divergents. Les résultats retenus ont été calculés en faisant la moyenne des résultats des 17 modélisations.

 

Climate change map-FINAL.jpg

En rouge: les zones actuelles de viticulture

En vert: les zones  qui resteraient des zones de viticulture après le réchauffement climatique

En bleu: les nouvelles zones de viticulture


Le réchauffement climatique sera dans certaines régions viticoles  accompagné d’une réduction de la disponibilité en eau pour l’irrigation ou pour rafraîchir la vigne et les raisins avec des brumisateurs géants comme c'est le cas actuellement au Chili. Les régions viticoles les plus affectées seraient les régions où la viticulture ne peut se faire sans irrigation. Le Chili verrait sa disponibilité en eau se réduire de 43% alors que réserves diminueraient de 25% en Californie, dans le bassin de la Méditerranée et dans la région du Cap en Afrique du Sud. La situation de l’ Australie, victime de sécheresses à répétition,  semble la plus critique et l’ Australie se désengage déjà de la culture industrielle de la vigne qui deviendra de plus en plus difficile avec le réchauffement  climatique.  En 2050, une majorité des meilleures régions viticoles chiliennes pourraient disparaître si le scénario 8.5 se confirmait. Maipo, Cachapoal et Colchagua deviendrait des régions majoritairement inadaptées pour la culture de la vigne. D’autres  régions, l’ Aconcagua et la Maule verraient aussi leur production décliner. 95% des vignobles chiliens sont déjà soumis à un stress hydrique important. La principale ressource hydrique du Chili provient de la fonte des neiges de la Cordillère des Andes et l’on sait que les réservoirs neigeux sont particulièrement sensibles au réchauffement climatique. Bien que le cas de l’ Argentine ne soit pas traité par les auteurs de la publication, on peut supposer que sa situation est comparable à celle du Chili.

 

On ne déplace pas facilement des régions  viticoles entières car   cela un impact important sur l’habitat,  la faune et la flore et la vigne a besoin de sols adaptés aux cépages pour donner ses meilleurs résultats. On trouvera, sans  nul doute, d’autres terroirs dont les sols sont adaptés à la culture de la vigne  dans les zones viticoles nouvellement crées par le réchauffement climatique mais la solution viendra de la capacité des viticulteurs à s’adapter aux nouvelles conditions  créées par le réchauffement climatique et c’est d’ailleurs la conclusion des scientifiques qui ont publié cet article (certains commentateurs aurait dû lire l'article avant de s'enflamer)  L’arme principale à la disposition des viticulteurs pour la gestion d’une augmentation des températures est sans aucun doute la gestion de la canopée développée principalement  par Richard Smart pour les pays du Nouveau Monde en particulier pour l’ Australie et la Nouvelle Zélande. Les raisins peuvent être plus ou moins exposés au soleil avec une gestion intelligente de la masse folière.

Par contre il sera  plus difficile de gérer  les épisodes caniculaires comme en 2003 en Europe. Une augmentation des températures de 3-4 o C , si elle se confirmait, n’est pas repartie également sur l’année et elle donnera de  plus en plus d’épisodes caniculaires où les températures pourraient atteindre 40 o C    voire plus. Avec de telles températures c’est la photosynthèse de la plante qui s’arrête et les grappes dépérissent rapidement. Certaines parties de la Borossa Valley en Australie ont vu leurs rendements divisés par deux suite à un épisode caniculaire en 2013.  Il n’existe qu’une seule région où la photosynthèse peut se faire par des températures caniculaires : La Hunter Valley en Australie mais cette région est battue par des pluies ,qui peuvent parfois être torrentielles, pendant la maturation des raisins. Les forts degrés d’humidité compensent naturellement les fortes  températures et la région produit des semillions de grande classe qui souvent ne dépassent pas 11,50 d’alcool.   Réduire artificiellement la température en arrosant les vignes avec des brumisateurs géants, (déjà utilisés au Chili) constitue une alternative intéressante, encore faut-il avoir de l’eau pour le faire. Et dans les régions qui dépendent de l’irrigation, la partie n’est pas gagnée d’avance.  Il n'est pas du tout certain que l'on puisse  réduire les températures de plusieurs degrés avec des brumisateurs car cette solution, relativement simple, n'a pas à ma connaissance, été testée.  

Il existe une autre solution qui consiste à planter des cépages plus adaptés  aux nouvelles conditions climatiques mais on voit mal la vallée du Rhône devenir la grande région à mouverdre, et la syrah envahir le Bordelais. Mais certains pays viticoles devront peut-être s’y résoudre en dernier recours.

 

En règle générale, le réchauffement climatique (0,8 o C depuis le début de l'aire industrielle)  a plutôt été bénéfique à la viticulture en Europe. Une région comme Bordeaux produit des vins avec une meilleure maturité phénolique qu'au siècle dernier . Il ne fait pas oublier que les grands millésimes  bordelais du vingtième siècle  proviennent  d'années chaudes (1921,1945,1947,1961).

Si les producteurs ont pu gérer une année comme 2003, comme le suggère Michel Chapoutier, avec un certain optimisme, ce millésime ne restera pas dans les annales viticoles  et on prévoit 2-3 épisodes caniculaires par décennie. Pas de quoi se réjouire, ni pour les producteurs ni pour les consommateurs.

Une augmentation de 3-4 o C degrés pourrait devenir, au mieux, vrai casse-tête et au pire un cauchemar au moment où  les problèmes  occasionnés  par le  changement  climatique semblent devenus une préoccupation mineure pour les états les plus polluants et tout  examen sérieux de effets anthropiques sur le climat repoussé  à 2015.

Il n’y a pas de raison d’être particulièrement optimiste.

 

 

 

 



 

[1] En langue climatique on appelle ces scénarii de des voies de concentration représentatives (RCPs). 

 

[2] Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat

 

[3] PPM ou partie pas million est équivalent correspond à un milligramme par litre d’eau et est exprimé comme un pourcentage.



( Ia)Lee Hannaha,b,1, Patrick R. Roehrdanzb , Makihiko Ikegamib, Anderson V. Shepardb,2, M. Rebecca Shawc, Gary Tabord Lu Zhie , Pablo A. Marquetf,g,h,i, and Robert J. Hijmans. Climate change, wine, and conservation (2013) Prioceeding of the National Academy of Sciences.

[ib] Gladstones, J. (1992) Viticulture and Environment. Winetitles; Adelaide, SA.

[ii] Jones GV, White MA, Cooper OR, Storchmann K (2005) Climate change and global

wine quality. Clim Change 73(3):319–343.

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