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jeudi, 11 juillet 2013

CHRONIQUES DU TOUR DE FRANCE PAR RICARDO UZTARROZ

EN CHASSE-PATATE-ET SI UN NOIR AVAIT GAGNE A MARSEILLE


Par Ricardo Uztarroz, vice-Singe en hive

EN CHASSE-PATATE


L’un des deux Singes en hiver, adulateur d’Antoine Blondin, le Rimbaud de la Petite Reine, a décidé de laisser son alter ego à ses chères études œnologiques caché au plus profond de sa cave et de consacrer les trois premières semaines de juillet à passer ses après-midis devant sa télé, avec pour seule compagnie une bouteille de blanc sud-africain de notre cher ami Christophe Durand, par exemple son chardonnay cuvée Anaïs 2011, ou pour changer son chenin blanc Kama 2012 (essayez-les vous ne serez pas déçus !), à regarder les retransmissions de Tour de France. Le cyclisme est sa passion au point que d’aucuns affirment qu’il a un petit vélo dans la tête, qui, il en convient, lui joue parfois de perfides tours. Il aime le vélo parce que ce n’est pas un sport. Le Tour, c’est une saga hexagonale qui s’est affranchie des aléas de l’Histoire, même si aujourd’hui, trop technique et calculateur, il n’a plus la saveur d’antan.

 

                     Initialement il avait le projet de tenir une chronique quotidienne ou presque, intitulée En chasse-patate. Cette expression du jargon vélocipédique désigne un ou un groupe d’échappés qui n’a pas pris le bon wagon de l’échappée matinale – qui de nos jours, à cause de  la télé, part au Km 0, pour montrer le maillot – et se retrouve au bout de quelques heures entre les premiers fuyards et le peloton sans aucune chance de rattraper ceux qui le devancent. L’effort est parfaitement inutile tactiquement, son seul avantage à persévérer vainement c’est encore à cause la télé : il s’agit de montrer le maillot (dans une chronique prochaine sera évoqué le rôle de la télé dans l’évolution de la course cycliste). En clair, être en chasse-patate signifie être à contretemps, être improductif, bref être décalé et un peu bordélique.

                   Donc, conformément à l’esprit « chasse-patate », la rubrique qui aurait dû commencer le samedi 29 juin avec la première étape n’est inaugurée qu’une semaine presque après le lancement de la 100° édition de la Grande boucle. La raison en est simple : l’auteur de ces lignes est un fervent adepte de remettre au lendemain, au surlendemain, voire plus comme c’est présentement le cas , surtout après avoir ingurgité deux flacons de la cuvée Anaïs, ce qui peut être fait le jour même. Malgré ce retard totalement dépendant de cette paresse atavique, la chronique n’échappera pas  à la philosophie « chasse-patate ». Celle-ci se résume à un seul mot : décalé. L’auteur de ces lignes s’est donné une mission, probablement historique sera-t-elle reconnue un jour. Celle-ci est de ne pas faire redondance avec toutes les banalités qui se disent ou s’écrivent sur le Tour et sur le vélo d’une manière plus générale. 

ET SI UN NOIR AVAIT GAGNE A MARSEILLE

 La 5° étape, la plus longue avec ses 228,5 km de cette 100° édition de la Grande boucle, disputée le mercredi 3 juillet entre Cagnes-sur-Mer et Marseille, a failli être historique. Il s’en est fallu, comme aurait pu le faire dire à un de ses personnages Marcel Pagnol,  le grand et plaisant auteur du cru un peu oublié aujourd’hui*, « d’un boyauuuu, d’un chouiaaaa, d’un tout petit riiiiien, bonne mèèèère ». Elle nous a « fendu le cœur » cette 5°étape car elle nous a privé de la possible victoire d’un Noir, ce qui aurait été un événement sans précédent à marquer d’une pierre blanche. Plus qu’un symbole, elle aurait été une révolution (mais les vraies révolutions ne sont-elles pas finalement dans leur essence que symboliques ?).

Imaginez un seul instant, pour la première fois dans l’histoire de cette compétition unique au monde qui vit le jour en 1903, la photo à la Une des journaux d’un jeune Noir levant le bras de la victoire sous la banderole d’arrivée, et son passage en boucle dans les journaux télés !

Mais, hélas, à peine 4 km du but, la horde de corsaires de la Sky a déboulé à près de 70km/h sur les deux survivants de l’échappée matinale (qui restera sans doute comme l’échappée la plus longue de ce Tour), pour offrir sur un plateau la victoire au Flibustier des lignes d’arrivée, Mark Cavendish, sa 24° sur le Tour, dépossédant André Darrigade, dit « Dédé, le Lévrier des Landes », du record du plus grand nombre de victoires d’étapes au sprint.

 

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André Darrigade

 Son emballement final a été un modèle du genre. Sûr que le coursier de l’île de Man a eu pour ancêtre le célèbre corsaire Thomas Cavendish (1555-92), surnommé Le Navigateur après son tour du monde (1586-88) au cours duquel il arraisonna le fameux Galion de Manille avec ses cales pleines des richesses de l’Asie qu’il ramenait à Vera Cruz avant d’être réexpédiées vers Cadiz.

 En effet, pour gagner un sprint, il ne faut pas que la force et avoir un bon poisson-pilote. Certes Il faut être tête brûlée et roublard mais, surtout, il faut garder un calme olympien pour savoir sentir quand c’est le moment opportun de partir à l’abordage de la ligne. En clair, il faut avoir une mentalité de flibustier.

 

UN PEU D’ANTHROPOLOGIE CYCLISTE :

FRANÇAIS NOIRS, AFRICAINS BLANCS

 

Pour revenir à nos fugitifs rescapés qui se firent avalés comme un boa constrictor ingurgite sa proie, l’un, Alexey Lutsenko, 21 ans, est un Kazakh d’origine russe, yeux bleus et cheveux blonds comme il se doit, l’autre, Kevin Reza, 25 ans, Français comme son patronyme et prénom ne l’indiquent pas, d’origine guadeloupéenne, noir de noir, d’un noir d’ébène comme on disait au temps des colonies. Au vu des derniers kilomètres qu’ils firent ensemble, il avait visiblement les jambes et la fraîcheur pour disposer de son rival bien que celui-ci soit le champion du monde en titre espoir. Ô rage, mille tonnerres, un maudit « Rosbif », fils de la perfide Albion, avec une superbe impériale, vint contrarier le cours de l’histoire.

 

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Kevin Réza

En tout cas, Kevin Reza, solide gaillard de 1,87 m pour 72 kg de l’équipe Europcar, à la bonne bouille joviale qui attire spontanément la sympathie, restera dans les annales comme le premier Noir à s’être distingué dans le Tour. Son intention n’est pas de se contenter, pour sa première participation, de ce lot de consolation. La ligne franchie, il a déclaré : « Le Tour est encore long et je ne vais pas baisser les bras. Tant que j’aurai des forces, je ne vais pas me résigner. » Propos qui révèle un vrai tempérament de gagneur. On peut s’attendre à entendre parler de lui.

Curieux, aucun commentateur, sans doute par pudeur « politiquement correcte » n’a souligné qu’il était Noir. Omettre cette caractéristique physique n’est-ce pas une forme de racisme à rebours ? Ne pas voir les différences anthropologiques, qui en aucune circonstance ne fondent ni  supériorité ni infériorité, c’est nier à l’autre, par omission, le droit d’être ce qu’il est. Ainsi donc ces commentateurs pudibonds ont banalisé son exploit. IIs l’ont qualifié tantôt de «petit banlieusard », ou, en référence à son lieu de naissance le 18 mai 1988, de « Versaillais » (ignorant sans doute que depuis la Commune de Paris ce qualificatif n’est pas flatteur), ou de Guadeloupéen or il y a des Guadeloupéens noirs, blancs et métis.

 Ils auraient pu aussi, tant qu’ils y étaient, filant l’art de litote, dire de lui « le Vendéen » (bien que pour un républicain la connotation ne soit guère élogieuse) puisqu’il s’est formé au cyclisme dans ce département. Il a été membre en junior de l’EC-Château d’Olonne, commune mitoyenne des Sables d’Olonne, avant de rejoindre l’équipe Vendue U, dirigée par Jean-René Bernaudeau, aujourd’hui devenue Europcar. Il fait aussi figure un peu d’exception : le cyclisme n’attire pas les jeunes de la banlieue parisienne, en particulier ceux issus de l’immigration. Ils préfèrent le foot, plus paillette et bling bling.

Seuls deux coureurs noirs ont pris le départ de cette 100° édition. Ce chiffre ridicule est néanmoins une première qui marque assurément un tournant. Outre Réza, il y a  Yohann Gène, 31 ans, de Pointe-à-Pitre, équipe Europcar. Ce dernier a été le premier coureur de couleur à participer au Tour. Aussi surprenant que cela puisse paraître, cela remonte seulement à 2011.

 

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Yohann Gène

 Le mérite en revient l’équipe Europcar et à son manageur Jean-René Bernaudeau qui, cette année avec Reza et Gène, avait aussi engagé, dans un premier temps, un autre coureur noir, cette fois un Erythréen, Natael Teweldemedhin Berhane, 22 ans. Ce qui aurait représenté un tiers de l’effectif de son équipe de neuf coureurs. Finalement, pour une raison qu’on ignore, cela ne s’est pas fait. Au dernier moment, il a sans doute estimé que son protégé n’était pas encore assez aguerri pour se confronter à une course aussi exigeante. Trois semaines de compétition, c’est très long pour un jeune coureur.

De son côté, l’équipe Sojasun, dirigée pas Stéphane Heulot, avait envisagé d’aligner, Rony Martias, 32 ans, également un Noir guadeloupéen, vieux complice de Gène, mais s’est abstenue au dernier moment pour une raison inconnue

 

LANTERNE ROUGE A LA SORTIE DES PYRENEES

 

 Le manageur d’Europcar est convaincu que l’Afrique des Hauts-plateaux, que se partagent l’Erythrée et l’Ethiopie, est un grand réservoir de futurs champions cyclistes comme elle l’est pour la course à pied de fond et il envisage de recruter dans cette région du monde dans les prochaines années. Il regrette que les coureurs guadeloupéens, véritables vedettes sur leur île, rechignent à venir tenter leur chance en métropole. Notamment le froid les rebute. A cause de lui, Martias et Gène, qui y sont venus ensemble lorsqu’ils n’avaient respectivement que 18 et 17 ans ont failli repartir à plusieurs reprises.

A l’issue des Pyrénées, Reza était 145° à 1h37’05’’ de Christian Froome, l’impérial maillot jaune. Quant à Gene qui était lanterne rouge la veille, il avait gagné huit places à Bagnères-de-Bigorre se classant 175° à 1h51’28’’. Autrefois, terminer lanterne rouge valait de substantiels contrats pour les critériums d’après-Tour. Hélas ceux-ci sont en voie de disparition.

 A Saint Malo, Reza a fait un très beau sprint en prenant la 8° place. Il aurait peut-être pu faire mieux sans la chute dans le final provoquée par Cavendish « malencontreusement », selon les commissaires qui ne l’ont pas sanctionné. Gene a pris la 10° place, ce qui n’est pas mal du tout.

Le paradoxe est que, si les deux coureurs noirs de ce Tour sont Français de Guadeloupe, les trois africains, eux, sont tous blancs, et plus exactement sud-africains dont Froome. Les deux autres sont : Daryl Impey, qui avait  endossé le maillot jaune à Montpellier et l’a gardé pendant deux étapes jusqu’aux Pyrénées, 28 ans, de l’équipe australienne Orica-Greendege, Robert Hunter, 36 ans, de la Garmin-Sharp (américaine), un des vétérans qui totalisent dix participations et premier coureur de  son pays à avoir remporté une étape sur le Tour, puis, dans une très large mesure, le grand favori Froome, 28 ans, de la Sky (britannique) qui, bien que sujet de sa gracieuse Majesté Elisabeth II, est né au Kenya, mais a été élevé et formé au cyclisme en Afrique du sud où il réside la saison terminée. On peut donc le considérer Sud-africain. Ainsi, pour le moment, le cyclisme africain de haut-niveau est exclusivement une affaire de Sud-africains.

Si l’Afrique noire est toujours absente du peloton, en revanche la présence de coureurs maghrébins a été ancienne et régulière jusqu’aux indépendances, dont notamment celle du fameux Abdelkadder Zaaf, véritable gloire de la vélocipédie du milieu du siècle dernier. Sa monumentale cuite lors de la 17° étape du Tour de 1950 est restée légendaire (voir La cuite de Zaaf le musulman). On se la raconte encore entre suiveurs, avec une pointe de nostalgie à l’égard d’un Tour pas encore «domestiqué » pour reprendre l’expression d’Antoine Blondin, lui, en revanche, vrai champion du goulot d’entre tous les journalistes qui en ce temps-là ne chômaient du coude, pas pour noircir de la copie mais pour s’en jeter un au sprint. Ils avaient toujours une raison pour être légèrement bourrés

Cette année, trois coureurs d’origine maghrébine, tous de nationalité française, Julien El Farès, 28 ans, troisième participation, Sojasun, Blel Kadri, 26 ans, également troisième participation, AG2R La Mondiale, et le sprinter Nacer Bouhanni, 23 ans, Française des jeux, première participation, qui a dû abandonner avant même d’apercevoir les premiers contreforts pyrénéens.

 

* Peut-être qu’on va redécouvrir Marcel Pagnol. Le 10 juillet est sorti en salle deux nouvelles adaptations, réalisées par Daniel Auteuil, de Fanny et Marius, qui firent pleurer la France entière, des villes et des campagnes, en leur temps.

Commentaires

Merci et bravo Ricardo, pour ce savoureux éloge d'un forçat de la route issu des anciennes colonies négrières. Ta plume d'or, ignorant la "langue de coton", sait ici faire briller le plus bel ébène, au mépris de l'hypocrisie "politiquement correcte". Cependant, je m'interroge: si un Noir avait gagné à Montpellier, qu'aurait-on dit si Monsieur Frêche avait observé, comme tu le fais de manière implicite, que le cyclisme français, à l'opposé du football, manque encore un peu de Noirs ? Merci de rappeler aussi que les champions sud-africains proviennent des laborieuses populations du Cap. Et avoue moi enfin que l'Afrique est bonne hôtesse, et que ses canicules t'emballent !

Écrit par : Maurice Soutif | jeudi, 13 novembre 2014

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