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samedi, 13 juillet 2013

CHRONIQUES DU TOUR DE FRANCE PAR RICARDO UZTARROZ

DOPAGE : LE FANTÔME OU LA THEORIE DE LA SUSPICION PERMANENTE


EN CHASSE-PATATE (Dossard N° 2)

 Par Ricardo Uztarroz, vice-Singe en hiver

Les volets étaient mi-clos. C’était, enfin, une belle journée d’été. Une douce torpeur régnait dans la pièce. La télé ronronnait pareille à un gros matou. Mon épouse qui a une jauge dans l’œil, passant pas tout à fait par hasard, avait noté que j’avais gravement entamé mon second flacon de Cono sur, Bicicleta, un carménère, cuvée 2001, signé de l’œnologue Matias Rios, un rouge chilien tapant ses 13°, emblématique de la viticulture de ce pays de l’extrême-occident et du sud le plus austral. Il était rond et frais à point. Elle m’en fit la remarque et moi je lui rétorquais tout en déglutinant ma tartine au pâté piquant basque de mon boucher-charcutier attitré, Daniel Houyou, de Mauléon-Licharre.

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- Voir des p’tits gars se défoncer sur un vélo sous la canicule, ça me donne la pépie. Elle en resta coite. Moi, à la perfide ironie, je sais la remettre à sa place...

Donc vautré dans mon canapé, dans la salle de séjour de mon domicile situé dans le quartier de la Place de Clichy, cette dernière toujours aussi grouillante quoi qu’il advienne dans le vaste monde, vêtu d’un bermuda d’une teinte indéfinie tirant entre le bleu pâle et le kaki fané, ayant une jambe plus longue que l’autre ou l’inverse, moi en ayant une plus courte que l’autre, le buste dans un Marcel gris perle, espadrilles de Mauléon (les seules vraies) aux pieds, je matais comme tous les après-midis, en ce samedi 6 juillet le Tour qui en était à sa 8° étape (Castes-Ax 3 Domaines). Les coureurs abordaient les Pyrénées. La grande bagarre, on l’attendait pour le lendemain, jour de la grande chevauchée avec ses cinq cols. Mais comme le veut une loi du genre humain : l’imprévu survient toujours quand on s’y attend pas.

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Espadrilles de Mauléon

Tout à coup un fantôme a surgi sur l’écran de ma télé. « Putain, j’ai une hallucination, me dis-je un peu paniqué. J’arrête le rouge l’après-midi, faut que je reste au blanc. Sinon je vais finir par avoir des visions, je vais me muer en Bernadette Soubirou de la petite Reine. » C’était Armstrong, le revenant, qui était là.

 Même coup de pédale, même regard inexpressif que lui, Froome venait de s’envoler comme ça, au train, dans les quatre derniers km avant l’arrivée située au sommet de la dernière difficulté du jour, classée 1ère catégorie.

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Christopher Froome

« Impressionnant ! Oui, il a été impressionnant », disaient en chœur les trois commentateurs de la 2, Cédric Vasseur, Thierry Adam, et l’ineffable et obséquieux Gérard Holtz, personnage qui paraît s’être échappé d’une pièce de Molière, dont le rire se confond avec le grincement d’une porte aux charnières pas lubrifiées. Dans leur jargon, « impressionnant » est la litote de « suspect ». Le lendemain, une fois que la théorie de la suspicion permanente était à l’œuvre parmi les suiveurs, le même Holtz, faisant preuve d’une audace sans pareille, demanda à l’Africain blanc maillot jaune :

- Dîtes-moi, Chris, les yeux dans les yeux, est-ce que vous avez pris quelque chose ?

Imaginez un seul instant que Froome lui ait répondu :

- Oui, ce matin je me suis chargé à l’AICAR*, suis une chaudière sur le point d’exploser. Vous ne voyez pas que j’ai des yeux de langouste.

Bien sûr, il a répondu que non. Mais on sait, depuis Armstrong que les dénégations et les contrôles négatifs ne prouvent rien. Froome a l’air sincère quand il explique que sa performance est le résultat d’une longue préparation, d’entraînement minutieux voire scientifique, d’une vie d’otage mental.

Le lendemain, bien qu’esseulé, aucun de ses deux rivaux Contador ou Valverde n’ont osé l’attaquer frontalement. Son lieutenant, celui qui fait le travail de sape dans les montées, l’Australien de la belle Tasmanie, Richie Porte passa par la fenêtre. Lors de l’étape contre la montre, Froome bien que dominant impérialement les deux Ibériques a laissé percer une petite faille en concédant 15 secondes sur les 10 ultimes kilomètres au vainqueur Tony Martin.

Est-ce que cette centième édition sera-telle historique parce que ce sera le premier Tour propre de l’histoire ?

Le dopage a été inhérent au vélo dès ses débuts, comme nous l’avions déjà souligné dans une contribution ancienne sur le vin Mariani (publié sur ce blog en juillet 2009), le premier dopage de l’histoire, que nous exhumons aujourd’hui de la cave où elle était enfouie, afin de prouver que ce n’est pas à deux vieux, mais pas encore séniles, Singes en hiver qu’on apprend les grimaces.

Juste pour rafraîchir la mémoire des faux-culs, nous allons succinctement rappeler quelques faits sur lesquels nous reviendrons dans la chronique finale après l’arrivée nocturne au Champ Elysées le dimanche 21 juillet du Tour.

Le grand Fausto Coppi qui ne se cachait pas de prendre  des amphétamines « quand nécessaire ». Et quand on lui demandait quand c’était nécessaire, il répondait « presque tout le temps ». Anquetil, lui, disait qu’il suffisait de voir ses fesses et cuisses transformées en véritable écumoire pour savoir ce qu’il en était de son rapport au dopage. Le saint Poulidor a confié au Figaro que son directeur sportif chez Mercier, l’équipe au maillot Violet (lie de vin disaient certains commentateurs en verbe de l’époque), qui était radiesthésiste et adepte de l’homéopathie, le bon Antonin Magne, l’homme à la blouse grise d’instituteur et au béret basque, passait tous les soirs dans les chambres de ses coureurs avec une petite mallette contenant 14 fioles de teinte différente chacune.

« Il nous prenait la main en tenant le pendule, raconte-t-il. Selon que le pendule tournait dans un sens ou un autre, il nous donnait des gouttes de l’un ou l’autre produit. »

Que contenaient ces fioles miraculeuses. Personne ne le sait et ne le saura jamais, Antonin Magne ayant emmené son secret dans sa tombe.

Le Hollandais Joop Zoetmelk, qui a couru jusqu’à une quarantaine bien avancée (comme quoi le dopage ne détruit pas forcément son homme), a été le premier cycliste à recourir à l’auto-transfusion, mise au point en 1972 par le docteur Bjorn Ekblom de l’Institut des sports suédois. Le premier a bénéficier de cet atout a été très certainement le quadruple médaillé olympique de demi-fond, le Finlandais Lasse Virén. A propos de ces auto-transfusions, Zoetmelk, qui n’en faisait nullement un secret, celles-ci n’étant pas alors interdites vu qu’on les considérait comme relevant des soins thérapeutiques, disait qu’elles servaient à rééquilibrer son organisme.

Dans une chronique tout récente de «L’échappée belle » de l’émission « L’après-Tour », qui montre l’équipe Europcar un peu dans son intimité, on a pu voir le médecin de celle-ci, à la veille d’attaquer les Pyrénées procéder à des prises de sang de tous les coureurs et diagnostiquer une déshydratation généralisée et prescrire un traitement adéquat dans la plus stricte légalité.

Cette anecdote pose la question qu’élude la lutte contre le dopage, à savoir où passe la frontière entre dopage et soin. Soigner une douleur n’est-ce pas déjà se doper ? Enfin la lutte contre le dopage fait aussi l’impasse sur la question du statut du sport dans notre société. Quand un gamin de 25 ans gagne au foot en un mois ce qu’un employé modeste gagne en une décennie, la notion de sport à la Coubertin qu’on tente toujours de faire croire qu’elle perdure est une vaste fumisterie.

Est-ce qu’on a fait uriner dans un flacon une fois, une seule fois, notre Johnny Hallyday national à la fin d’un ce ces monumentaux concerts. Non, pourtant ceux-ci ne relèvent-ils pas plutôt de l’exploit sportif que de l’art lyrique ?

 

 

* AICAR serait le nouveau produit dopant qui aurait remplacé l’EPO qui, lui-même, avait remplacé l’auto-transfusion qui, elle-même, s’était substituée aux séjours en altitude (l’altitude idéale pour faire le plein de globules rouges était estimée être 1800 m). L’AICAR, qui n’est pas commercialisé, a un grand avantage, c’est qu’il n’est pas détectable. Il a un double effet : il tonifie les muscles et élimine les graisses – ce qui expliquerait la maigreur « impressionnante » (pour parler comme à la télé) de bon nombre de coureurs, et aussi de footeux (qui a vu la finale Espagne-Brésil de la coupe des Confédérations ne peut être que perplexe sur la prestation physique des Brésiliens).

On dit que l’AICAR remplace de longues heures fastidieuses d’entraînement. Nous reviendrons sur sujet comme promis ci-dessus.

 

 

 

 

 

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