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dimanche, 02 mars 2014

ROBERT PARKER

LE COUP DE GUEULE DE ROBERT PARKER : DÉCRYPTAGE


Claude Gilois

Tel un gladiateur aux abois, conscient  du danger qui menace sa mainmise sur le monde du vin , Robert Parker s’est  jeté dans l’arène médiatique avec force et conviction pour défendre ses positions, lui  qui s’était pourtant toujours bien gardé de polémiquer et qui avait toujours pris soin de se placer au-dessus de la mêlée. Mais qui donc a poussé ‘Bob’, dans ses derniers retranchements et l’a obligé un tel coup de gueule ? Dégustateur stakhanoviste, sans doute  surdoué,  il est devenu en 35 ans, en partant de rien ou presque, le journaliste le plus influent de la planète toutes disciplines confondues ? A lire son article, There Is No Reason And The Truth Is Plain To See’,  pas mal de chose quand même  le dérangent.  Internet d’abord, qui avec sa simplicité et ses faibles coûts l’expose plus  aux critiques qu’il accuse de lui manger la laine sur le dos en faisant de l’anti-Parker systématique.  Puis les vins naturels et authentiques qui gagnent en popularité au fil des années. La renaissance des cépages moins connus qui pour Robert Parker ne pourront jamais produire  des vins qui atteignent  les sommets de ceux qui sont élaborés à partir des cépages dits aujourd’hui internationaux. La maturité du raisin qui pour lui est synonyme d’un degré d’alcool élevé (14,0 14,5 o) et qui est  la condition sine qua non de la qualité du vin.

 

INTERNET ET SON INFLUENCE NÉFASTE

Écartons tout de suite le faux procès fait à Internet car, en majorité, les gens qui écrivent sur des sites ou des blogs ne gagnent pas un sou, pas un fifrelin ou même pas un Kopeck. Ou s’ils gagnent quelque chose c’est  trois francs six sous autant dire des clopinettes ou de la roupie de sansonnet. Par contre, il  vrai que  le mode d’édition facile de ce support permet de dire sans retenues ce que la presse muselée par les actionnaires, l’autocensure, la publicité  ne peut pas dire.    Robert Parker le sait mieux que quiconque, lui qui a été le premier à détacher la critique vini-viticole de toute influence extérieure ce qui constitue d’ailleurs, sans doute, son plus grand succès.

 

VINS NATURELS ET AUTHENTIQUES

Conceptuellement, on associe vin naturel à la réduction de l’ anhydride sulfureux alors qu’avec  les vins  authentiques c’est  la connotation terroir qui ressort. Mais parfois la frontière entre ces deux concepts est ténue.

Le cahier des charges pour les vins naturels limite l’utilisation de l’anhydride sulfureux à 30 g/l pour les rouges et 40 g/l pour les blancs. Peut-on faire des vins sans déviation aromatique avec des concentrations aussi faibles ? Probablement mais pas dans  les mains de n’importe qui.   

Robert Parker a raison quand il s’insurge contre ces vins  car il existe une frange  d’irréductibles, intégristes  et ayatollahs du naturel, apôtres inconditionnels  du sans  soufre et qui produisent et consomment   des vins souvent  imbuvables même pour un  consommateur lambda mais  qui attirent  des aficionados fidèles   qui possèdent des réseaux de distribution bien organisés, en particulier sur Paris.

Le concept de terroir et de son alter ego l’authenticité (ou la typicité)  est extrêmement difficile à appréhender. Il  a quand même été traduit sur le terrain avec la création des AOCs en 1937. Mais le concept se heurte à la difficulté de mesurer l’authenticité ou la typicité. Certes, il existe des jurés, choisis parmi les viticulteurs de l’OAC qui vérifient la conformité du vin à son  appellation. Mais il arrive que certains des vins se voient refuser l’agrément AOC alors qu’ils sont issus d’une zone d’appellation, leur qualité étant jugée insuffisante ou inauthentique. Mais dernièrement, ce sont au contraire des vins qui respectent au plus fort les contraintes du cahier des charges et prétendent exprimer fortement le terroir dont ils sont issus qui sont jugés  ne pas satisfaire les critères gustatifs de leur appellation.

 

il faut donc plutôt parler d’une tendance vers des vins d’intervention minimum pour comprendre le mouvement de fond qui se dessine aujourd’hui. Le concept n’est pas nouveau mais il se développe à vitesse grand V et il se rapproche  beaucoup de la  viticulture et de la vinification  traditionnelles telles qu’elles étaient pratiquées avant l’invasion de l’industrie chimique dans la vigne et dans les chais, connaissance et matériel moderne en plus.

Les grandes caractéristiques de cette tendance sont souvent une conduite de la vigne  en biodynamie ou en agriculture biologique pour produire des beaux raisins de faibles  rendements  récoltés à maturité mais sans excès alcoolique (on y reviendra plus tard). Quant à la vinification,  elle se fait avec un nombre minimum d’interventions du viticulteur et la barrique est   considérée plus comme un contenant plutôt qu’un apporteur de goûts et de saveurs. Rendons hommage à Robert Parker pour avoir été un défenseur acharné de la mise en bouteille sans collage et sans filtration qui constituent aujourd’hui deux des caractéristiques  essentielles de la vinification non interventionniste. La  période de laquelle  nous sortons et  qui a vu Robert Parker rayonner au firmament de la planète vin a été une période  de manipulation  intense  (pesticide à gogo, acidification, chaptalisation, ajout d’exhausteurs de goûts, de colorants, de tannins) et la liste est loin d’être exhaustive. Je ne pense pas que Robert Parker soit un défenseur de ces  procédés mais il a été le critique de son temps, époque  où la manipulation, en particulier dans les chais, atteignit le summum  . Que l’on sorte de cette tendance est plutôt un  progrès même si les vins ne sont plus tout à fait ceux que Parker a pris l’habitude de goûter tout au long de sa carrière de dégustateur. Cela ne veut dire pour autant que ces vins soient  mauvais .

 

LA RÉSURGENCE DES CÉPAGES OUBLIES

 

C’est la partie la plus étonnante de l’ article de Robert Parker. Pour lui, les cépages internationaux sont les meilleurs et le reste des cépages plantés à travers le monde  est  secondaire. Le gros problème avec ce discours,  c’est que cela résulte en un appauvrissement de la diversité viticole et que l’on ne peut pas planter que du cabernet sauvignon ou du chardonnay, en particulier sur les terroirs de la vieille Europe. Pendant des décennies, l’ Italie a produit des vins quelconques, voire même mauvais  à partir de cépages authentiquement italiens. Fallait-il pour cela arracher les pieds de nebiolo, de sangiovese ou de brunello pour les remplacer par du cabernet sauvignon ?   Aujourd’hui, avec un travail assidu des viticulteurs, les vins produits à partir de ces cépages sont parmis les meilleurs du monde et personne n’aurait l’audace de suggérer qu’il faille  planter des cépages internationaux en Italie, à part peut-être à Bolgheri. L’ histoire de l’évolution des cépages autochtones  est un long processus d’adéquation entre   le climat, les cépages, les terroirs et les  hommes et on peut dire que dans la vieille Europe quasiment toutes les expériences d’adéquation cépages, terroirs, climat ont probablement   été tentées, en particulier   avec les cépages internationaux  . Même dans le Nouveau Monde,  en majorité planté en cépages internationaux , certains des meilleurs vins sont faits à partir de cépages considérés inférieurs comme le malbec en Argentine ou  le carménère au Chili (cépage que l’on a pas replanté à Bordeaux après son éradication par le phylloxera).  Quant au blaufrankisch autrichien, peu doutent que cela ne  soit pas un grand cépage et  Robert Parker semble se contredire car  il a récemment noté  95/100  le blaufrankisch de vieilles vignes du domaine Moriċ.  Certes, tous les cépages ne sont pas du même niveau mais je préfère boire un assyrtiko de l’île Santorin qu’un chardonnay boisé d’Australie fait de manière industrielle dans bassin de la Murray Darling. Et la campagne ABC (Anything but Chardonnay) dont Robert Parker salut l’échec était plus un rejet du bois que du cépage  chardonnay lui-même.

 

MATURITÉ OPTIMALE  DU RAISIN  ET NOTION DE TERROIR  

 

C’ est un point qui tient particulièrement à cœur à Robert Parker  mais aussi  tout autant à ses détracteurs. Il vrai que Robert Parker a été l’ un des principaux critiques viticoles à encourager les producteurs à récolter plus tard. Certes, beaucoup de régions viticoles ont bénéficié de ses conseils mais aussi du réchauffement climatique si bien, qu’aujourd’hui, il est bien difficile de trouver  des vins à moins de 14-14,5 o d’alcool. La Californie a quasiment abandonné l’élaboration de vins à des degrés maîtrisés On est passé de vins souvent en sous-maturités, en particulier dans les années difficiles en Europe  à des vins qui sont parfois considérés en sur-maturités par beaucoup de contempteurs de Robert Parker et de son alter ego, Michel Roland qui met souvent sa stratégie en œuvre sur le terrain. Les deux comparses  ne se cachent  pas d’une solide amitié réciproque.

Robert Parker a prouvé maintes fois qu’il apprécie peu les vins provenant de raisins à faible  degré d’alcool,  aux alentours de 13 o.  Robert Parker a la dent dure contre ces vins à faible degré alcoolique en particulier en Californie. Deux domaines en particulier, dont les vins  dépassent rarement les 13 o d’alcool ont dû subir les foudres du critique américain. Le Cask 23 du domaine Stag’s Leap Wine Cellars et le  Monte Bello du domaine de Ridge se sont vu attribuer des scores peu flatteurs dans deux   grands millésimes  1994 et 1995, avec respectivement 86 et 88 points alors que le Ridge Monte Bello, dans les mêmes millésimes, faisait guère mieux avec (90-92) et 91 points sur 100. Robert Parker a commencé à bien  noter le Ridge Monde  Bello  qu’ à partir du moment où la proportion de merlot a fortement augmenté ( 50% sur une décennie) et Robert Parker a même attribué la note stratosphérique de 99/100 au  millésime 2001 que beaucoup en France considèrent très atypique, voire  caricatural tant le merlot est dominant.  On ne peut pas s’empêcher quand même de  penser que le terroir de Monte Bello est plutôt un terroir à cabernet sauvignon qu’à merlot !

Beaucoup  de domaines n’ont pas  pu résister aux pressions imposées par le rouleau compresseur qu’a créé Robert Parker car sans grosses notes du critique américain,  les ventes des domaines et des importateurs  s’en trouvaient considérablement affectées.  Je ne suis pas sûr que Robert Parker ait mesuré toutes les conséquences  que ses notes, bonnes ou mauvaises, avaient   sur la commercialisation des vins.

Alors un peu partout dans le monde, les domaines ont dû,  sous la pression du marché se conformer  au système Parker ( mais pas nécessairement au goût Parker). A Bordeaux on a souvent appelé Michel Roland à la rescousse et les points Parker ont suivi. La Californie, à quelques rares exceptions près ne fait  plus de vin à moins de 14-15 O C d’alcool et  continue les mêmes conduites de la viticulture et de la vinification mais souvent désalcoolisent les vins.  Quant à savoir s’il y a eu une parkérisation des vins, la  réponse est évidemment oui  puisque le marché  a été  contrôlé ces 25 dernières années  par ses notes et à un degré moindre par les notes du Wine Spectator sur la même ligne que celles de Parker. Les critiques européens n’ont pas  eu   voix au chapitre et ont été largement marginalisés.

Tout le monde ne partage pas le goût de Robert Parker pour des vins faits à partir de raisins dont la maturité a été poussée très loin et dont le degré d’alcool est élevé. Beaucoup de consommateurs, en particulier en Europe, préfèrent des vins élaborés à partir de raisins récoltés plus tôt.

Il y a pas de méthode infaillible  pour évaluer la maturité physiologique et phénolique du raisin. Les composés phénoliques, responsables de la couleur, de l’astringence et de l’amertume des vins rouges, ne sont pas mesurables de façon précise et le lien entre des qualités sensorielles et une composition spécifique du vin est difficile à établir. L’ alcool a un rôle essentiel dans la perception sensorielle du vin. Il tempère la sensation d’acidité, rehausse la note sucrée et contribue au moelleux en bouche. Avec des degrés d’alcool plus bas , le vin est perçu plus acide et plus astringent. L’Europe a tendance à privilégier la buvabilité  des vins alors que Robert Parker semble plutôt séduit par le moelleux et la sucrosité plus proche du Nouveau Monde dont il est issu. 

 

Laquelle  de ces deux conceptions du vin respecte le plus le terroir ?  il est bien impossible de répondre à cette question dans l’état actuel des connaissances. Il semblerait donc que la décision de la maturité optimale soit plus une affaire de goût qu’une affaire de science. La maturité doit donc aujourd’hui se concevoir plutôt  en termes relatifs qu’en termes absolus  avec des écarts qui peuvent aller jusqu’à 1.5 o dans un sans ou dans un autre suivant les goûts du viticulteur ou du consommateur  sans pour cela considérer que le raisin qui entre la composition du vin soit en sous ou en  sur maturité. 

 

Aujourd’hui, on assiste à un renversement de tendance amorcé il y a une dizaine d'années et c’est la vieille Europe qui a lancé la charge mais on constate cette tendance un peu partout même en Australie pourtant en proie à des sécheresses et des innovations  répétées.

Des mouvements sociétaux renforcent cette tendance en particulier une  législation sur la consommation d’alcool  de plus en plus répressive et des préoccupations grandissantes sur la relation alcool- santé. Elles  ont ouvert la voie à cette inversion de tendance et un mouvement, qui se cherche encore, est amorcé vers l’élaboration de vins plus digestes, moins maquillés et moins trafiqués . Je ne suis pas sûr que Robert Parker en mesure encore totalement l’importance.

Il serait dommage, qu’au crépuscule de sa carrière de dégustateur, qu’un certain  manque de discernement  vienne obscurcir la contribution de ce dégustateur qui aura marqué son époque plus que tout autre.

Osons espérer que les grandes stars du vin de Jancis Robinson à Michel Bettane, en passant par les  organes de presse spécialisée et  les viticulteurs de renom   auront à cœur de participer ce débat puisque Robert Parker à eu la magnanimité de l’ouvrir à tous ceux qui ont des opinions argumentées sur ces sujets.

Time for you to do your  ‘coming out’. You cannot live in Parker’s shadow for ever.

 

 

 

 

 

Commentaires

Bel article qui va à l'essentiel, mais j ai lu dans un article en anglais : Pour Bob les grands vins ne mettent pas de produits chimiques. Pouf,pouf;pouf. Excusez-moi je me suis étranglé. Avec mon nouveau travail à Oslo : j ai pu dégusté des vins italiens autrichiens hongrois espagnols naturels ou conventionnels. je dirai une chose. Revenir à des vins plus digestes : c'est légitime. Vous ne me connaissez pas, mais je suis allergique aux produits chimiques dans le vin et la bière. Et ma réflexion comme l'oenologue rencontré chez Vinatura association de vin naturel italien ; il faut une école de vins naturels non pas fait par des oenologues mais par des vignerons tels que michel augé ou Jacques Carroget. Je trouve que les vins italiens naturels sont plus maitrisés que les vins français. Jean-Charles Botte sommelier pro vin naturel

Écrit par : Botte | lundi, 17 mars 2014

Les commentaires sont fermés.

 
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