Avertir le modérateur

mardi, 15 septembre 2015

RAPPORT D'UN ECONOMISTE SUR L'ALCOOL: DE L'EAU DANS LE GAS

 

L’ALCOOL RESPONSABLE DE 120 MILLIARDS D’EUROS DE PERTE POUR LA FRANCE

 


Claude Gilois 

 

C’est ce qu’affirme l’économiste Pierre Kopp dans une communication largement diffusée dans la presse nationale. Le Monde en a fait sa Une le 11 septembre et  son éditorial du samedi 12  sous le titre révélateur de: Alcool et Tabac : ‘Madame la Ministre, tenez bon’. Pierre Kopp est sans  doute brillant dans  sa discipline qui, elle, par contre, l'est moins si l’on en juge par les  performances des économistes mondiaux sur la crise récente et ses conséquences. Et quand un économiste se lance dans l’épidémiologie, on peut craindre le pire et  il faut bien le dire que c’est dans le pire  que Monsieur Kopp est le meilleur comme nous allons le voir ci-dessous. Le chroniqueur du Monde a pris le rapport pour argent comptant. Il aurait sans doute pu être un peu plus perspicace  et creuser un peu plus le sujet mais le temps d’aujourd’hui est sans doute trop rapide pour décortiquer un sujet quand même  complexe.

 

 

Rappel

 

La loi Macron, sur la libéralisation de l’économie, adoptée aux forceps du 49-3[1] avant l’été contenait un amendement qui modifiait la loi Evin. Celui-ci proposait de distinguer entre la publicité pure et dure et l’évocation du vin dans un contexte culturel, artistique, gastronomique, de divertissement ou voire même d’oenotourisme, ce qui aurait permis à divers organismes de communiquer sans risque d’encourir une condamnation pénale.

L’amendement allait être retoqué par le Conseil constitutionnel. Il constituait, pour les Sages, un cavalier  législatif (un article qui n’avait  rien à voir avec la loi elle-même).

Le projet de loi revient donc devant le parlement et chacun affute ses gaules à coup de publications dont le contenu scientifique a du mal a cacher les arguments propagandistes. Il est farouchement combattu par les défenseurs de la santé publique mais soutenu par un bon nombre de députés et sénateurs issus  principalement des régions viticoles. L’issue du vote qui interviendra le 16 octobre à l’assemblée est très incertaine. 

 

Le contexte historique

 

Il faut bien reconnaître qu’après 150 ans d’un problème majeur de santé publique dû  à une consommation d’alcool excessive (principalement de vin) par une partie significative de la population, la France s’est réveillée dans les années 1980 avec une sacrée  gueule de bois ce qui a amené le  gouvernement socialiste de l’époque à adopter l’une des lois les plus restrictives au monde sur la publicité des boissons alcoolisées.

Une loi contre l’usage de la publicité pour des substances toxiques ou potentiellement toxiques est une loi qui  va dans la bonne direction, sauf que, dans le premier pays viticole de la planète……  ne pas pouvoir évoquer le vin dans  un contexte culturel, social, gastronomique ou autres sans risquer d’enfreindre la loi a un côté liberticide difficilement acceptable. Et quand cela se fait avec des arguments spécieux,  cela    apparaît plus comme une démarche hygiéniste morale qu’un combat de santé publique.

 

 

Les arguments de Pierre Kopp

 

Selon notre économiste, la mortalité due à l’alcool serait en augmentation depuis 1990 et serait passée de 45,000 à 49,000 morts. Bien étrange cette constatation alors que la consommation est passée de 26,1 litres d’alcool  pur en 1961 à 11,6 g/l en 2013. La courbe de consommation n’a cessé de s’infléchir d’année en année, y compris de 1990 à nos jours, la période choisie par notre économiste pour son étude. Une conclusion s’impose. Les chiffres avec lesquels Pierre Kopp travaille sont probablement erronés et cela aurait dû attirer l’attention du chercheur.  

consommation d'alcool.gif

Et notre économiste de détailler ce sombre  tableau : 15000 morts par an pour le cancer, 12000 pour les maladies cardio-vasculaires, 8000 par pathologie digestive, 8000 par suicide, accident, chute, homicide, 3000 par pathologie mentale et on en rajoute 3000 pour ‘cause diverse’.

Comment sait-on si un suicide est dû à l’alcool ? Demande-t-on  au suicidé après sa mort… ? sinon c’est difficile de savoir et en épidémiologie c’est comme  en informatique : Carbage in… Carbage out. !

 A la lecture de ses chiffres, on constate que les cancers et les maladies cardio-vasculaires constituent les deux catégories principales des décès.

Existe-t-il des études qui corroborent ou infirment ces assertions ?

 

L'étude la plus importante par le nombre de sujets retenus est celle menée  par l'’American Cancer Society ‘ et qui a suivi plus de 276,000 sujets pendant près de 12 ans.[i] Le Professeur Serge Renault dans son ouvrage  « le régime crétois»[ii] résume les résultats graphiquement :

 

consommation d'alcool francais.jpg

 

 

 

Les courbes en forme de J indiquent  que l'effet observé dépend de la dose. Pour une consommation journalière jusqu'à 36 grammes (soit environ une demi-bouteille), qui représente la consommation moyenne d'un Français,  la mortalité toutes causes confondues est inférieure ou égale à celles des non-buveurs. Cette étude est confirmée par celle de Gronbaek et al en 1995[iii] qui conclut que les buveurs  avaient une mortalité significativement plus basse que les non-buveurs.

L'étude de Klatsky et al[iv] en 1992 à Oakland en Californie basée sur 128 900 sujets suivis pendant sept ans montre  que le vin offre une protection de 30 à 40%  supérieure à celle des spiritueux.

Pour les maladies coronariennes, la mortalité est plus basse cher les buveurs que pour les non-buveurs même avec une consommation d’une bouteille de vin par jour. La littérature scientifique et médicale de ces quarante dernières années  abonde de communications dans ce sens. Il faut rappeler que  l’alcool est le sujet qui a généré le plus de  communications scientifiques et médicales.

 

Ce serait donc les non-buveurs  qui couteraient de l’argent à la  société  au moins pour les cancers et les maladies cardio-vasculaires.

 

A ce stade, on est en en droit de s’interroger sur les facteurs qui pourraient permettre à l’alcool et  au vin en particulier de baisser les taux de mortalité   pour le cancer et les maladie cardio-vasculaires.

Le vin, en particulier,  contient un nombre important d’antioxydants et de polyphénols dont une molécule  le resveratrol (uniquement dans le vin rouge) jouerait un rôle important dans la destruction des  radicaux libres qui se forment pendant le stress oxydatif et qui est  à l’origine de presque tous les cancers.

Contrairement aux autres substances, comme le tabac, le corps humain a les capacités physiologico-chimiques pour traiter l’alcool. Il est donc moins exposé à ses  dangers et peut métaboliser sans problème  une consommation modérée de boissons alcooliques. 

 

Sur les calculs de notre économiste :

 

On peut pardonner à notre économiste de ne pas avoir pris en considération les biais et les facteurs de confusion  qui plombent un grand nombre d’études épidémiologiques mais sur les chiffres il aurait dû briller et ce n’est pas franchement le cas.  

 

Il n’y a pas de doute que la consommation d’alcool tue un certain nombre de gens mais sur le nombre, comme on l’a vu, il y a matière à débat et pour certaines maladies c’est le non-buveur qui est exposé à un risque accru de mortalité.

 

Dans une communication intitulée Alcoologie et Addictologie 2014 ; 36 (1) : 3-4,  Pierre Kopp  nous rappelle qu’il a publié en 2004 une étude  basée sur l’année 1990 (on se demande pourquoi avoir choisi l’année 1990 pour son étude  et pas une année plus récente, plus représentative), notre économiste  montrait que la consommation d’alcool améliore les finances publiques. Mais dans la même publication, citée pus haut, il change d’avis. Après une démonstration quasiment illisible (le propre d’une bonne communication c’est de permettre un  lecteur presque lambda de reproduire les calculs ou l’expérience),   Il conclut que les décès prématurés  par consommation d’alcool coutent 22 milliards nets à la société. Pire encore,  l’article du monde  parle de 120 milliards d’euros (114 milliards nets), un niveau d’inflation que l’Argentine au temps de sa splendeur inflationniste lui aurait envié. Et tout cela, bien sur, alors que la consommation a été divisée presque par deux depuis l’année 1990. Pour Pierre Kopp, on passe d’un solde positif  à un solde  négatif significatif qui devient, une fois revu  par l’économiste,  stratosphérique. Que s’est-il réellement passé dans la société française pour en arriver là. Rien, notre économiste triture et bidouille les chiffres pour en arriver aux conclusions voulues.  Hier,  cela rapportait de l’argent à l’état et aujourd’hui  le coût est abyssal pour la société avec des données de base qui n’ont pas changé d’’un iota Chapeau l’artiste. !

 

 

Il eut été intéressant que notre économiste-épidémiologiste  fasse la comparaison des coûts engendrés par les maladies environnementales comme l’autisme et dans  lequel   les perturbateurs endocriniens  sont sans doute  impliqués et sur le diabète que l’on attribut de plus en plus à la malbouffe et aux boissons bourrées de sucre. Il aurait vu les compteurs s’affoler d’une autre manière !



[1]  Le 49-3 est une disposition constitutionnelle  qui permet de faire adopter une loi sans vote, ce qui en bien utile quand on n’est pas sur d’avoir la majorité.



[i][i]  et Garfinkel L. Alohol drinking and mortality among men enrolled in an american Cancer Society prospective study. 1990. Epidemiol. 1.342-348.

 

[ii] Bofeta P  et Garfinkel L. Alohol drinking and mortality among men enrolled in an american Cancer Society prospective study. 1990. Epidemiol. 1.342-348.

[iii][iii] Gronbaek M, Deis A, Sorensen TIA, Becker U, Schnohr P, Jensen G. Mortality associated with moderate intakes of wine, beer, or spirits. Br Med J 1995;310:1165-1169.

 

[iv] A.L., Armstrong  MA et Friedman DG., Alcohols and mortality. Ann. Inter. Med.117,1992, p 646-654.

 

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu